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11 décembre 2015 - Horlogerie

Gérald Genta : les moustaches de l’horlogerie

“ La peinture avait Dali, la musique Brassens et l’horlogerie avait Charles Gérald Genta. ”

Icône à moustaches grisonnantes, Gérald Genta s’est éteint au mois d’août 2011. Personnalité marquante, il sera pendant ses soixante ans de carrière, l’un des esprits les plus créatifs de l’horlogerie lémanique.

Au début des années trente Gérald Genta voit le jour à Genève. A l’âge de 15 ans, il débute un apprentissage de joaillier qu’il suit pendant quatre années. Curieux de tout, il s’intéresse très vite à l’horlogerie et fait ses premières armes au sein de la firme genevoise Universal. Il crée en 1954, à l’âge de 22 ans, le modèle Polerouter équipée du calibre Cal 138SS Bumper, qui sera ensuite munie du calibre à microrotor 215. Produite jusqu’en 1969, elle est déclinée dans plusieurs modèles allant du Polerouter de luxe au Polerouter sub.
Pour le peu oublié, cette référence excite encore quelques afficionados sur les blogs d’amateurs de mécanique horlogère, « so sixties » !

À cette époque, la notion de designer horloger échappe encore à de nombreux professionnels de la branche. Il faut attendre l’arrivée d’une collaboration prometteuse pour que le «génie Genta » s’impose. Lors de la foire de Bâle 1972, une lunette à forme octogonale surprend au stand Audemars-Piguet. Le partenariat entre la marque du Brassus et Gérald Genta présente, à une industrie horlogère dévastée par l’arrivée des mouvements à Quartz, un ovni : la Royal Oak. Le nom est symbolique, c’est ainsi que sont nommés certains navires de la prestigieuse flotte britannique. Ancêtres des cuirassés, leur proue en chêne est renforcée par des plaques en acier. Gérald Genta aurait été inspiré par le profil octogonal des sabots du charriot qui portait le canon d’un des HMS Royal Oak.

Lors de son lancement, l’audace de la marque peine à payer, car en effet la Royal Oak vient bousculer les codes en vigueur. Naviguant à contre courant le modèle dessiné par Genta ne correspond en aucun point à la mode des montres de l’époque, petites, en or, truffées de circuits imprimés. A la fois sportive et luxueuse, la Royal Oak mesure 39 mm de diamètre. Elle est munie d’un mouvement automatique extraplat (Cal. 2121). Son bracelet intègre parfaitement le boîtier offrant une ligne discontinue entre les deux éléments. L’utilisation d’acier pour l’habillage s’avère être l’innovation majeure. Matière alors mal considérée, elle est sublimée par le design de Genta et transmet un sentiment de sécurité et de fiabilité. Aujourd’hui, la Royal Oak est devenue un incontournable des montres Audemars Piguet. En plus de quarante ans d’existence, elle n’a pas pris une ride. Déclinée dans une gamme allant du tourbillon au quantième perpétuel en passant par les mouvements squelettes, la Royal Oak navigue sur un succès intemporel.

En 1976, Patek Philippe surfe également sur le succès de la montre en acier. Désireuse d’offrir à ses clients une montre robuste et élégante, la firme genevoise fait également appel au talent du designer. Sans quitter l’univers marin et romanesque qui l’anime, Genta dessine la Nautilus. Cette montre (réf : 3700) aux dimensions encore plus généreuses: 42 mm de diamètre et 7.6 mm d’épaisseur, se veut un vrai coffrefort étanche à 120 mètres, renfermant un mouvement automatique estampillé par le prestigieux poinçon de Genève. Commercialisée la même année, les slogans publicitaires de la marque clamaient « They work as well with a wet suit as they do with a dinner suit ». L’image de la montre à la fois chic et sportive était ainsi affirmée.

Cet enfant terrible de la marque est produit jusqu’en 1990 puis revisité en 2006 pour son trentième anniversaire.
Le modèle connaîtra au même titre que la Royal Oak, plusieurs déclinaisons.
La même année, de l’autre côté du « Röstigraben » , IWC Schaffhausen s’offre également le coup de crayon du maître pour lifter le modèle Ingenieur datant de 1950. Le cahier des charges des commanditaires ne semble pas changé. Ainsi dès 1977 l’on retrouve chez les détaillants le modèle IWC SL (Steel Line) (réf : 1832) équipé du calibre manufacturé 8541 ES.
Hormis ses success stories, Gérald Genta n’a jamais cessé de développer et fabriquer des mécanismes horlogers à complications. De ses ateliers genevois et combiers, créés en 1972, émanent : grandes sonneries, répétitions minutes, heures sautantes, minutes rétrogrades, tourbillons et automates érotiques. La majeure partie sont revendus en sous-traitance et équipent les modèles de nombreuses marques horlogères. Ces précieux mouvements à complications finissent par équiper sa propre marque, existante depuis 1969.

Gérald Genta crée, dans l’euphorie d’une Europe pop post chute du mur de Berlin, une ligne de montres à minutes rétrogrades et heures sautantes. Leurs cadrans sont animés par les personnages populaires de Disney. Ces montres paradoxales à complications arborant les effigies de Mickey ou de Donald eurent un succès immédiat.

Durant cette même période Genta et ses collaborateurs ont le vent en poupe. Ils produisent 5’000 montres par an. Proposant des prix d’une moyenne de 15’000.- CHF, la marque comptabilise ainsi un chiffre d’affaires annuel d’environ 30 millions de francs, sans compter les commandes de montres joaillières vendues à des monarques et sultans dont les prix s’inscrivent avec six zéros.

En 1999, une union stratégique avec la maison Daniel Roth essuie un sérieux revers provoqué par les mauvaises ventes des deux marques. Dr Henry Tay (propriétaire du groupe The Hour Glass auquel appartiennent les deux marques) reste cependant très confiant pour le futur des montres Genta. Il décide de changer de cap et de démocratiser la marque en baissant les prix. La manufacture est ainsi restructurée et son directeur général (Jean-Marc Jacot) remercié. Gérald Genta, quant à lui, vend ses parts et se retire à Monaco où il se consacre désormais à la peinture. Gérald Roden, nommé CEO lors du rachat des deux marques par Bvlgari, relance la production avec un certain succès.

La peinture ne suffit plus à rassasier l’appétit créatif de Genta. Mal conseillé, il lance les montres Gérald
Charles, marque qui ne trouvera jamais son public. Il a désormais conscience que son œuvre horlogère est derrière lui mais tente avec le génial Biver un dernier coup : Genta by Hublot. Ce projet bien qu’annoncé avec tambours et trompettes ne verra jamais le jour.

Chez Genta, on s’apprête à fêter les 40 ans de la marque. Entre les deux Gérald (Genta et Roden) le temps est au beau fixe. On réfléchit à de nouvelles pièces dont une grande sonnerie ultra-innovante.
À la veille des vacances horlogères 2008, des membres du board Bvlgari pressent les différentes directions de deux marques et licencient brutalement tout le personnel de Genève et une partie de celui du Sentier (VD).
Il conserve cependant une partie de la manufacture et font de Roth et Genta des sous-gammes Bvlgari destinées à être prochainement digérées par le boa italien, nouvelle acquisition du groupe LVMH.

Epilogue:

Les marques Roth et Genta qui devaient initialement disparaître sont devenues les nouvelles icônes de la marque
Bvlgari. L’octo Chrono Gérald Genta devient montre de l’année 2009, et les autres produits horlogers Bvlgari souffrent de la concurrence des deux gammes.
Juste avant sa mort, nous avons recroisé au SIHH le vieux monsieur aux moustaches riantes, nous avons échangés quelques mots puis il nous a laissé là, croisant le regard d’une ancienne connaissance sur le stand AP en lui lançant :
« Comment va la Royal Oak ? ».

Crédit photo Genta Donald Duck: Steve G.