Bodenblog

15 octobre 2015 - Essence de bois

L’essence de la vallée de Joux

Contrairement à une idée répandue, les forêts d’Europe occidentale ne sont plus sauvages depuis longtemps. Dès l’antiquité, elles ont été exploitées, tout d’abord via les brûlis, qui à force, ont créé la garrigue et le maquis. Les déforestations de masse du moyen âge, ont permis à l’Europe de connaître une relative prospérité; depuis le Xème siècle jusqu’à la fin du XIIIème siècle.

Ensuite le vieux continent s’est endormi, et s’est enfoncé dans la guerre et la maladie. Le chaos était alors total. Pour fuir le marasme, des paysans se sont installés dans les vallées perchées à plus de 1000 mètres. Au début du XIVème siècle, la Vallée de Joux était déjà peuplée par des ordres réguliers de moines ; les paysans s’implantèrent à proximité en défrichant progressivement les forêts de feuillus alentours. L’hostilité du climat, le dénivelé et la protection des monastères garantissant une bonne sécurité aux futurs Combiers (c’est le nom donné aux habitants de la vallée).

A partir de ce moment, ils passèrent de l’indolent rythme médiéval au niveau de stress de notre époque. En effet, il neige presque la moitié de l’année dans la Vallée de Joux. De fait, la période de culture et de pâture est extrêmement courte, pas question de chômer (il faut savoir qu’à l’époque les paysans «d’en bas» travaillaient en moyenne 3 jours par semaine!)

Puis, lorsque la saison est bouclée, il faut occuper les longues veillées d’hiver, par -40°C: pas question de quitter la ferme! C’est ainsi que naît l’artisanat Combier : tout d’abord on exploite les conifères, ceux-ci poussent plus vite et plus régulièrement que les feuillus en altitude. La topographie interdit à l’époque aux Combiers de travailler de gros ouvrages de bois comme les charpentes ou les charrues, ils se tournent alors vers de petits accessoires en bois à haute valeur ajoutée : boîtes, prothèses, outils, etc. Le bois est ainsi une ressource tellement stratégique, qu’on interdit de construire des clôtures en bois, vous en avez une illustration lorsque vous passez en voiture par le col du Marchairuz, vous verrez ces superbes clôtures en moellon, typiques du Jura.

La rudesse du climat de la vallée a poussé ses habitants au perfectionnisme. Favorisant la multiplication de domaines d’excellence toujours dans l’accessoire portatif (jusqu’à l’arrivée du train puis des camions, qui ont permis de conduire les savoir-faire Combier à une échelle supérieure).

La vallée est devenue terre de l’horlogerie, mais également contrée de lutherie (certains Stradivarius auraient été réalisés avec du bois Combier).
Les conditions extrêmes ont engendré une variété particulière du sapin rouge: l’épicéa de résonance. A cause du froid, la période de croissance est courte, générant un cerne annuel plus condensé. L’hygrométrie importante et la relative protection du vent (pour les arbres en cœur de forêt), ralentissent la pousse des épicéas de résonances et confèrent ainsi une densité régulière et méthodique.

“ L’épicéa de résonance :la suissitude jusqu’au bout des branches. ”

Ces conditions climatiques donnent un bois qui présente le meilleur ratio densité (pour la résonance) sur élasticité (pour la résistance). Ces propriétés rares font que le bois de résonance suisse se négocie autour de 1’000 CHF-/ m3 soit cinq fois le prix d’un bois de construction de bonne qualité.

Ce prix s’explique par la rareté, et la complexité de gestion du patrimoine. Un épicéa de résonance met en moyenne 350 ans à atteindre la maturité de coupe. Le suivi de ces essences requiert donc une organisation transgénérationnelle, c’est le rôle du cueilleur d’arbres. Celui-ci est au bûcheron, ce que le chef étoilé est au gérant de fast food. Le cueilleur d’arbre est un artiste, un passionné, dont l’atelier est sylvestre. En l’occurrence, la forêt du Risoud qui couvre la frontière franco-suisse est le terrain d’expression de Lorenzo Pellegrini, qui a continué à grimper aux arbres comme un chat, jusqu’à 90 ans.

Lorenzo détecte, surveille, entretient et embrasse (littéralement) les futurs épicéas de résonance (1 sur 10’000 sapins rouges). Il possède une connaissance holistique, doublé d’un instinct unique pour les choisir. Alors qu’un bon cueilleur de bois se trompe 9 fois sur 10, Lorenzo ne se trompe jamais. Cette capacité ésotérique devrait lui valoir un titre plus imagé : sourcier des arbres. Comme Philippe Dufour, Lorenzo est dépositaire d’un savoir-faire unique et à l’instar de Philippe, il a des difficultés à le transmettre. Un patrimoine, c’est d’abord des pierres, un terroir, des arbres et des hommes.

M. Bahri