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08 octobre 2018 - Boden Mag

Le séquoia, ce géant millénaire à la force tranquille

Le Sequoiadendron giganteum est l’arbre de tous les superlatifs : le plus volumineux, doublement, voire triplement millénaire, surplombant les terres californiennes du haut de ses 80 mètres et baptisé de noms de présidents. Pourtant, le géant à l’écorce rouge a bien failli disparaître à cause de sa rencontre avec les pionniers au milieu du 19e siècle. Mais là encore le conifère est un peu à part et tutoie le sacré : Phœnix de la forêt, il renaît de ses cendres. Les Amérindiens l’avaient compris. La science y a vu une légende — avant d’avoir le déclic. Explications.

 

Témoin d’histoires et de l’histoire

Il a tout vu, le séquoia ! Même s’il n’a été répertorié par les botanistes qu’en 1833, des découvertes ont relié cet arbre à des fossiles datant de 200 millions d’années, sur tous les continents. Sa longévité, qui frôle les trois mille ans, fait de lui le témoin de l’histoire, de peuples et de générations entières. La preuve par son nom — ou ses noms, devrait-on dire. Tout commence avec le botaniste autrichien Stephan Ladislaus Endlicher qui a vu en l’arbre force et persévérance. Il a alors emprunté à Sequoyah son prénom. Ce dernier est l’Indien à l’origine de l’alphabet Cherokee qui transcrit, par écrit, les 85 syllabes du dialecte éponyme. Des valeurs qui ont fait des émules ! Ici et là sur le continent américain, l’on trouve General Sherman, President, Lincoln, Boole, Franklin ou encore King Arthur. Des dédicaces qui en disent long sur le respect qu’inspire le conifère.

 

Le paradoxe

Vers la fin du 19e siècle, les pionniers débarquent sur la côte ouest, et avec eux, la « ruée vers l’or ». Sauf que l’or se fait attendre. Alors l’or sera rouge — rouge comme l’écorce des séquoias. De nombreuses entreprises forestières s’installent dans la Sierra Nevada et déciment ces géants pour en faire des poteaux de téléphone, des toitures, des crayons, des piquets. Son bois est de qualité moyenne, mais ses longues fibres sont utiles pour la confection de panneaux en aggloméré. Et un arbre adulte produit plus de 1000 m3 de bois ! L’or est bel et bien rouge ! Il ne leur a pas fallu un siècle pour détruire près de la totalité des terres qui, entre temps, étaient devenues leurs. Ce sont les paléontologues Ferfield Osborn et John C. Merriam, en 1918, qui ont créé une ligue pour sauver les séquoias. Dans le même temps, Théodore Roosevelt interdit les feux de forêt (qu’il prend pour des rituels indiens). Les bonnes intentions parfois ne suffisent pas. En voulant préserver les mastodontes, l’homme blanc a continué à faire des dégâts. Si seulement ils avaient su écouter…

 

Phœnix de la forêt

La légende veut qu’un séquoia puisse vivre deux mille ans avant de se régénérer ; il serait un peu magicien. Là où il tombe, ses germes poussent sur ses racines, formant un cercle. Le séquoia géant est le Phoenix de la forêt — ou pyrophyte d’après les scientifiques. Les Amérindiens l’avaient bien compris. Des feux « maîtrisés » étaient régulièrement organisés. C’est que la graine du colosse végétal ne peut croître que dans un sol minéral et a un besoin impérieux de la chaleur pour éclater et germer. Le séquoia développe rapidement un pivot profond (racine verticale qui améliore la stabilité de l’arbre) ce qui le rend impossible à transplanter : on ne le plante donc que par semis. La reproduction nécessite des conditions très spécifiques qui ne sont réunies que dans leur habitat naturel. Le feu joue un rôle primordial, car il élimine les buissons, l’humus, et renouvelle le minéral au sol. La chaleur dégagée favorise l’ouverture des cônes. Et parce que dame nature a bien fait les choses, son écorce résiste bien aux feux dont la ramure, très élevée et composée de millions de feuilles, s’en trouve protégé. Les pionniers ne l’ont compris que trop tard…

 

Aujourd’hui

Aujourd’hui, la science a repris ses droits sur les croyances et des parcs nationaux protègent ces arbres exceptionnels. De même, à certains endroits des feux volontaires et maitrisés ont été rétablis. En Suisse, c’est à Lucerne que l’on peut observer un géant. Avec ses 120 ans, son tronc de 13,35 m de circonférence et ses 35 mètres de hauteur il est loin de faire pâlir ses compatriotes américains, mais fait la part belle à son espèce dans nos contrées.